Un début de fiction historique basée sur la vie de mon arrière grande-tante, Hélène Dubois-Mengin: femme fêtarde et mondaine, assistance réalisatrice de films documentaires, résistante, et peut-être, espionne nazi. Ou peut-être pas.
Hélène
L'appartement du rez-de-chaussée au 22 rue Beaujon sent la violette, surtout les matins de printemps, avant qu’il n’y ait un bruit. Le soleil n'éclaire pas encore la cour de l’immeuble, sauf pour un rayon mystérieux qui caresse les visages d’un couple encore au lit. Suzanne se retourne dans les draps pour ne plus regarder son mari dormir. Un brouhaha infatigable gronde si elle observe trop longtemps les lèvres rondes d'Émile. Mais avec les yeux sur la pénombre de la chambre, elle peut distinguer les différents bruits qui font vibrer sa tête - l’envie qui lui ronronne d’embrasser la belle bouche, le pressentiment qui lui siffle de le faire très vite, parce qu’elle va la perdre, le rire d’Émile qui se moque gentiment de ses acouphènes.
Ils n’ont pas bien dormi. Émile a vomi jusque tard dans la nuit. Ils sont restés assis sur le carrelage de la salle de bain, Émile à côté des toilettes, Suzanne adossée contre la baignoire. Entre deux expulsions de tripes, Émile s’est efforcé de sourire. Il a raconté à Suzanne ce qu’ils feraient, après, bientôt, puisque tout cela sera bientôt fini. Ils retrouveront leur maison de Montargis. Ils se baladeront, les samedis, en famille, le long des canaux, et sommeront les garçons de ne pas trop courir. Les dimanches, ils les passeront dans le jardin avec le docteur Pophillat. Ils boiront des Bloody Marys et parleront du printemps qui tarde à venir et du pommier qui n’est toujours pas en fleur. Et puis, pendant les grandes vacances, ils iront au Maroc, puisque Suzanne voulait tant y aller, au Maroc. Ils prendront le bateau à Marseille, tous les quatre. Ou tous les cinq peut-être ? “Une petite fille cette fois, hein, Suzy ?”. Et Suzanne, contre son habitude, contre le bon sens, laisse ses yeux se fermer, et imagine. Elle sent le vent salé sur ses paupières, et une petite main moite dans la sienne. Elle dit : “Oui, d’accord, une petite fille, pourquoi pas ?” Émile fait une grimace et met la tête dans la cuvette.
Plus tard, ils sont allés se coucher. Suzanne a regardé Émile sombrer, épuisé par son propre corps, sans pouvoir, elle, fermer un œil. Comme d’habitude, depuis cinq ans, la peur la tient éveillée. Oui, il y a des moments où on arrive à l’oublier - Émile mieux que Suzanne, sans doute. Quand l’adrénaline rend sourd parce que l’ennemi vous croise au coin d’une rue tranquille, la peur tait son bourdonnement glaçant. Quand les enfants rigolent, leurs rires éblouissent la peur un instant, et elle se rétracte. Mais quand le rire s’accompagne de Pierre qui saute dans les bras d’Émile à la descente du train et crie : “Je croyais papa mort, et il est là !”... Les époux se regardent, et c’est la peur qui rit. Même s’ils serrent fort contre eux les petits corps chauds des enfants, rien à faire, ils ont froid. Émile terre la terreur au fond de son estomac. Suzanne la laisse, la nuit seulement, siffler à son oreille son vent glacial.
Si Émile l’entendait penser ainsi, il prendrait les mains de Suzanne dans les siennes et lui dirait : “Si on ne peut même plus compter sur nos médecins pour reconnaître une simple gastro-entérite… “ et il l'embrasserait sur sa peau duvetée entre l’oreille et la joue. Mais c’est justement parce que Suzanne est médecin qu’elle sait reconnaître les maux d’estomac liés à la terreur. Il est six heures. Il faudrait se réveiller maintenant pour avoir le train qu’ils avaient prévu de prendre à la gare Montparnasse, mais Suzanne va laisser Émile dormir encore un peu.
À 8h15, une clef tourne dans la porte et l’odeur de violette s’intensifie. Les yeux - deux billes mauves - d'Hélène brillent comme ceux d’un chat dans le couloir sombre de l’immeuble.
“Mais, mes petits amis, que faites-vous encore là ?” s'étonne-t-elle en découvrant son frère et sa belle-sœur toujours en pyjama.
Inscrivez bien dans votre mémoire chaque détail de l’appartement du 22 rue Beaujon, car il va être le théâtre d'événements qui vous aussi, vous feront vomir. Un téléphone qui sonne. Des bruits de bottes dans la cour. Des coups de poings sur la porte. Des poumons qui oublient de se remplir. Des yeux qui se croisent sans avoir le temps de s'arrêter. Des mains qui cherchent des documents à cacher. Des pas qui se précipitent. Des voisins qui crient “Vous cherchez un homme, le voilà ! ” Un couple menotté et jeté dans une voiture noire. Un résistant qui se vide de son sang en disant “Je meurs pour la France et je suis profondément heureux ! ”
Et Hélène qui disparaît.
Mourir pour la France n’a jamais intéressé Hélène. D’ailleurs, c’est la Grèce qui a été le témoin de son premier souffle. Elle est née un jour tiède de mars 1909, sous les cris de déchirement de sa mère, Louise Mengin (née Bruel) (dite Manet). Son père, Pierre Mengin, dans la pièce d’à côté, écoutait attentivement sa femme accoucher. Pour ce troisième et dernier enfant, comme pour les deux premiers, il ne pouvait s'empêcher d’entendre dans les pleurs de sa compagne, des notes qui lui rappelaient les soirées andalouses où ils s'étaient connus. Il revoyait parfaitement le sourire franc de Manet, ses petites dents bien alignées, son regard plein de jeunesse et son chignon épais et noir - un corbeau qui vivait sur sa tête. Tandis qu'il imaginait sa bouille angélique, Manet, le visage rouge et suant, se retenait de crier les jurons en espagnol qui bouillonnaient dans sa bouche.
Hélène naquit ainsi, ses cheveux châtains embrassés de soulagement par sa mère, ne distinguant pas, par ses mirettes que l’on devinait déjà violettes sous de lourdes paupières, la chambre athénienne.
De retour en France, Hélène, naturellement, excella en grec ancien. Quand on parlait de Troie à l’école, elle relevait un peu le menton, portait sa tête un peu plus haut sur son cou déjà très grand, en espérant faire remarquer à la classe son nez mystérieusement hellénique. Car oui, c'était bien pour elle que Ménélas partait en guerre. Et pour qui d’autre ? La seule Hélène née en Grèce, à Montargis, c’était elle. Hélène était alors attachée à sa double nationalité comme on aime, à l'adolescence, une couleur d’iris peu habituelle, une habilité pour les langues mortes, un détail que l’on apprécie juste assez pour nous rendre supportable à nous-mêmes. Elle se voyait comme un olivier parmi les platanes, ou une figue couleur aubergine parmi les fraises rouges cerise. Alors, le matin, dans la cour de l'école, quand il fallait chanter la Marseillaise, elle s’amusait à faire avec les paroles du yaourt, grec.
Et puis, l’été fatidique de l'année 1924, Hélène, pour la première fois, est retournée en Grèce. Alors que les matelots amarraient le paquebot à Phalère, le port qui l’avait vu naître, elle avait dévoré de ses grands yeux, dont on connaît la couleur, les collines ensoleillées et vertes, la mer ensoleillée et bleue. Elle s'était retournée vers son père pour lui montrer la fierté dont elle débordait de retrouver son pays, et il lui avait souri, en essayant de se souvenir comment on disait “un taxi, s’il vous plaît" en grec.
Cet été-là, Hélène avait souffert beaucoup de petites blessures. Elles avaient formé, sous son genou gauche, une grande cicatrice de la forme de la péninsule, avec toutes ses petites îles, autant de gouttes sanguinolentes qui lui faisaient bien comprendre qu’au fond, elle n'était pas grecque du tout. Ça avait commencé dès la descente du bateau. Sur la passerelle, alors qu’elle prenait son temps pour savourer chaque pas et retrouver majestueusement son paradis perdu, on l’avait bousculée : “Hélène, les gens veulent descendre !”, si bien que le premier contact qu’elle eut en dix ans avec sa patrie, fût celui d’un tibia écorché contre du gravier brûlant. Et ça n'a fait qu’empirer. Ses cours de grec ancien ne lui permettaient de lire aucun des panneaux, ni des rues, ni des publicités, ni de comprendre ce que les hommes, tous beaux et bronzés, qui s'approchaient pour lui parler, pouvaient bien lui raconter qui aurait dû la faire rougir. Elle ne pouvait parler qu’aux amis de ses parents, autres familles d’ingénieurs expatriés, mais jamais rapatriés, qui l’avaient connue quand elle était grande comme ça… Pour couronner d’une branche d’olivier ces vacances au bord du Styx, seul Émile avait le droit de sortir le soir. Margaux, l'aînée, et Hélène devaient retourner dans l’appartement avec leurs parents. Elles entendaient le corbeau sur la tête de leur mère croasser ses mauvaises augures - la petite dernière, là, si elle n'arrêtait pas un peu de rêvasser pour se concentrer sur ce qu’elle avait sous le nez, comme, par exemple, des passerelles de bateau, n’en serait pas à sa dernière ecchymose! Crôa!
Mais Hélène survécut.
Un jour qu’ils marchaient en famille dans la rue à la recherche d’une taverne, Hélène tomba œil luisant à œil lorgnant avec un poulpe qu’on avait étendu sur des fils de fer pour le faire sécher. Elle admira sa couleur parme et mouillée. Son visage était si proche du céphalopode qu’elle pouvait imaginer la moiteur gluante sur sa joue. Tandis que Margaux, dégoûtée, la suppliait de s'éloigner, le patron de la taverne profita de l'arrêt du petit groupe devant sa porte. Portant ses doigts rassemblés à sa bouche, pointant vers le poulpe, et regardant à tour de rôle la fille et son père, il obligea Hélène et Pierre à avouer que oui, ils avaient bien envie de goûter. Margaux commanda une salade grecque, mais quatre assiettes de poulpe furent amenées à la table pour Pierre, Manet, Émile et Hélène. Tandis qu’ils mangeaient, et que ma foi, trouvaient ça pas mal du tout, le patron entreprit d’expliquer à Hélène comment le poulpe avait été pêché et préparé. Et Hélène comprit. Avec des gestes et des sourires, Hélène apprit que le poulpe, après avoir été pêché par un des petits bateaux bleus qui semblaient toujours attendre sur le port, était battu répétitivement contre le ciment du ponton avant d'être séché sur les fils, traduisit-elle pour la famille. En partant, elle se vit offrir un ruban noir, orné d’une perle de verre, décorée d’un cercle noir au milieu d’un cercle bleu, au milieu d’un cercle blanc. Le restaurateur l'attacha à son poignet, lui désigna la perle et fit cligner son œil. Hélène le remercia en clignant le sien à son tour, et pendant des années, fit longuement jouer la perle le long du ruban.
Elle ne rentra pas plus grecque ni plus française qu’elle ne s’en était allée. Elle était à présent franco-espagnole par sa mère, et avait vu la Méditerranée. Elle avait une belle cicatrice pour commémorer ses souffrances, et une perle pour lui porter bonheur. Elle conservait précieusement le privilège secret de se sentir différente, sans l'être réellement. Tous les avantages, rien des inconvénients. Et puis, pour laisser deviner qu’elle était singulière, elle commença à regarder le monde par en dessous. Deux améthystes se cachaient sous sa frange dans l’espoir de mieux se faire désirer.